La Semaine 2018 sur le blog de la BNF (01/06/18)

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P.-S.

Inaugurée le vendredi 25 mai à Paris dans les Arènes de Lutèce au rythme du tango, la 5ème édition de la Semaine de l’Amérique Latine et des Caraïbes en France propose un riche programme d’activités culturelles, scientifiques, artistiques, académiques et associatives jusqu’au 10 juin. Occasion idéale pour (re)découvrir trois ouvrages de nos collections en art, consacrées à la richesse et à la diversité des créations culturelles et artistiques latino-américaines.

Tout d’abord, Les Amériques latines en France, un livre qui montre son originalité de multiples manières. Publié en 1992, écrit par Jacques Leenhardt et Pierre Kalfon en collaboration avec Michèle et Armand Mattelart, magnifiquement illustré, il constitua la première étude d’ensemble menée sur la façon dont l’Amérique latine avait influencé et marqué la modernité occidentale.

Original par son titre, Les Amériques latines, qui souligne d’emblée la pluralité et les métissages d’un continent trop souvent stéréotypé et perçu comme homogène.

Original par sa perspective, il ne s’agit plus de souligner ce que l’Amérique latine a reçu ou doit au monde occidental, mais de poser un regard sur tout ce que l’Amérique latine a apporté et a offert à l’Occident et particulièrement à la France. Les auteurs ont centré « leurs recherches sur cet effet de retour ».

C’est le moment de remettre à l’honneur et de redonner toute sa place à ce document, devenu une référence, source rare, pas seulement pour les étudiants ou les chercheurs mais aussi pour les amoureux de ce continent. On trouve des informations dans tous les domaines : révolutions et leurs imaginaires ; sciences et savoirs latino-américains ; la musique et la fête ; les arts visuels ; les littératures ; les retours de l’utopie. Il contient de nombreux témoignages, photographies et reproductions d’œuvres. La lecture culturelle ne s’effectue plus dans un sens unique Nord-Sud ; elle devient aussi Sud-Nord. Cela a changé les lectures sur le continent et dans le continent lui-même : une identité réappropriée.

Ce changement de vecteur nous amène ensuite au catalogue de l’exposition L’Art d’Amérique latine 1911-1968, organisée à la Grande galerie du Centre Georges Pompidou entre le 12 novembre 1992 et le 11 janvier 1993.

Le choix de la couverture nous interpelle : c’est un dessin de l’artiste uruguayen Joaquín Torres-García (1936) qui montre la carte du continent inversée. Dorénavant, les artistes latino-américains ne chercheront plus le nord au nord. Ils ont leur propre Nord dans leur Sud.
Torres-García est né à Montevideo en 1874, il a vécu à Paris de 1926 à 1934 où il a rencontré de nombreux artistes de l’avant-garde (Mondrian, Braque, Gris, Lipchitz, Picasso, Le Corbusier…) comme tant d’autres créateurs et écrivains latino-américains. Grand peintre, il était connu pour son travail sur le constructivisme. Il estimait que « la construction doit être surtout la création d’un ordre. En dehors de nous existe le pluralisme - en nous l’unité ». Mais il a également laissé son empreinte à travers la création de L’École du Sud.

« Une grande École des beaux-arts devrait être construite dans notre pays. Je le dis sans vaciller : ici dans notre pays. Et j’ai mes raisons de l’affirmer. J’ai dit école du Sud : parce qu’en réalité notre nord est le Sud. Il ne doit y avoir de Nord pour nous qu’en opposition avec le Sud. Et pour cela nous tournons la carte à l’envers, et nous avons alors une juste idée de notre position et non comme on nous l’impose dans le reste du monde. La pointe de l’Amérique, dès maintenant, en se prolongeant, signale le Sud avec force, notre nord. Notre boussole fait de même : elle s’incline irrémédiablement toujours vers le Sud, vers notre pôle. Les bateaux, quand ils s’en vont de là, descendent, ils ne montent pas, comme avant pour aller vers le nord. Parce que le nord est en bas. Et le levant, si nous nous situons devant notre Sud, est à notre gauche.Cette rectification était nécessaire ; voilà pourquoi nous savons maintenant où nous sommes. »
(« De la tradición americana : arte précolombino », Joaquín Torres-García, février 1935, traduit de l’espagnol par Margarita Young, dans le catalogue, p. 318).

Le musée d’art moderne du Centre Georges Pompidou a toujours manifesté un grand intérêt pour les artistes d’Amérique latine, comme en témoignent ses acquisitions extraordinaires d’œuvres de Frida Khalo, José Cúneo et do Rego Monteiro, mais aussi, plus tard, la donation importante faite par Torres-García, ou encore l’acquisition de X-Space and the Ego, œuvre majeure de Roberto Matta ainsi que celle de Wilfredo Lam, La Reunión. Et ce bel ouvrage l’illustre magnifiquement. Dense, il se nourrit de très belles reproductions des œuvres exposées. Il est accompagné de plusieurs contributions très complètes sur les différentes facettes du travail des artistes et sur la diversité des courants de l’art latino-américain et la complexité d’un métissage culturel.

Près de vingt ans plus tard, en novembre 2013, une nouvelle exposition était présentée à la Fondation Cartier pour l’art contemporain. Elle a bousculé et renouvelé le regard sur le travail des artistes visuels en Amérique latine des années 1960 à nos jours, América Latina 1960-2013. Photographies.

Ce catalogue, publié à l’occasion de cette exposition, est un document riche et critique pour comprendre, à travers des images, les changements socio-culturels dans les sociétés latino-américaines. Des images qui racontent, qui hurlent parfois la puissance de ces bouleversements et de ces transformations, et qui montrent l’impact de la violence des évènements des dernières décennies.

Des clichés et des reproductions d’œuvres de soixante-douze artistes étaient exposés, représentant plus de dix pays. En fin d’ouvrage, une partie est consacrée aux biographies de chaque artiste parfaitement replacées dans leur contexte. Une chronologie, « un demi-siècle d’histoires Latino-américaines 1960-2013 » permet de suivre avec clarté le contexte socio-politique des œuvres. En outre, chacune d’entre elles est accompagnée d’un récit sur le processus de création. Raconter l’histoire contemporaine à travers leur travail sur les images, était révélateur et percutant.

Le choix de la photo de la première de couverture l’exprime sans détour : un regard dur et perçant, pris à Managua en 1979 par le photojournaliste chilien Marcelo Montecino.

Deux autres textes importants attirent notre attention. L’un au début du catalogue, qui fait une mise en perspective historique intitulé, « Violence de la modernité : les Amériques latines depuis la fin des années 1950 », rédigé par O. Compagnon, et l’autre à la fin de l’ouvrage : « Nouvelles pictographies, anciens palimpsestes : quelques notes autour des usages scripturaux de la photographie en Amérique latine », de Alfonso Morales Carrillo, qui permet de mettre en relief toute la densité et diversité du travail de ces artistes.

« L’exposition América Latina 1960-2013 réunit des œuvres créées au cours d’un demi-siècle par un ensemble hétérogène d’artistes latino-américains. Elle vise ainsi à rendre compte des idées, des stratégies et des procédés qui, depuis différents points de cette zone géographique, ont contribué à faire de la transformation de l’image photographique un champ propice aux explorations narratives, discursives et conceptuelles, en se l’appropriant en tant qu’espace de reconfiguration scripturale et symbolique, en la réinventant en tant qu’artefact sémiotique et en l’inscrivant dans le débat public en tant qu’élément critique ».
(Alfonso Morales Carrillo, p. 315).

Ce dernier livre nous montre une Amérique latine convulsive, un peu fatiguée, usée, violentée par les événements des dernières décennies (dictatures et changement socio-économiques) mais réactive, plus dure, effervescente pour refonder ses territoires, sa mémoire et son identité.

Publié sur le blog de la Bibliothèque Nationale de France à Paris, par Mme Nira Reyes Morales, spécialiste de littérature hispano-latino-américaine, journaliste et gestionnaire de collections en espagnol et portugais à la BNF.

Pour en savoir plus :

Art — Amérique latine sur data.bnf

Maison de l’Amérique latine
Institut des hautes études de l’Amérique latine